Le météorologue et le politique

Jean-François, un collègue, est passé prendre le café en rentrant de la pêche. Le temps était couvert mais doux aussi avions-nous convenu de promener les chiens. aux alentours du village. A quelques mètres de sa ferme, le père Andrieu était occupé à bâcher du bois. Je le saluais.
- Salut Gépou !
-Salut prof ! En ballade ?
- Oui, mon ami et moi profitons de la douceur pour sortir les chiens.
- Tardez pas trop, la pluie va arriver…
- Vraiment ?
- Pour sur. Avec ce vent d’ouest, à cette époque, on n’y coupera pas.
Nous continuâmes notre chemin.
- je suppose que tu ne fais pas cas de cette prévision, fis-je. D’autant que la météo n’a pas annoncé de pluie pour aujourd’hui.
- Détrompe-toi. Je suis d’avis que nous allongions le pas pour rentrer, répondit Jean-François.
- Comment, un rationaliste comme toi ferais plus confiance à un paysan qu’aux prévisions de Météo France ?
- D’abord je ne suis pas rationaliste. Le rationaliste fait de la raison un absolu alors que je sais parfaitement que la raison a ses limites. Mais je pense qu’il est parfaitement rationnel de croire les prévision de Gépou.
- Explique-moi ça.
- Depuis combien de temps ce paysan vit-il ici ?
- D’après ce que j’en sais depuis toujours. Il est né dans cette ferme il y a plus de soixante-dix ans et le plus loin qu’il lui soit arrivé de voyager, c’est Rodez.
- Bien; imagine le nombre d’observations qu’il a pu faire toutes ces années. Observations appuyées sur le savoir transmis par son père, à travers lui de son grand-père et de tous ses aïeux. Et il a du y être attentif. En tant qu’agriculteur, ses capacités à anticiper sur la météo sont vitales. Une erreur et, à certains moments du moins, sa récolte pouvait être perdue. Bien entendu je fais confiance dans la science du Météo France. Mais aussi grand soit le savoir de ses météorologues et aussi puissants soient leurs ordinateurs, ils ne peuvent pas prévoir le temps qu’il fera précisément ici dans quelques minutes. Il y a trop de paramètres à prendre en compte. Mais tu connais l’effet papillon. Ils pourront peut-être expliquer après coup, en prenant du temps et avec beaucoup de calculs, pourquoi il a plu à tel endroit et à tel moment. Mais alors nous serons trempés. D’ailleurs en faisant confiance à ce paysan, je ne fais pas autre chose que toi quand tu sens une odeur de brûlé.
- Ah oui ? m’étonnais-je.
- Bien sur. Si cela t’arrive, tu sauras que quelque chose est en train de brûler. Le météorologue, le scientifique si tu préfère, devrait analyser l’air au spectromètre de masse; déterminer quelle st la molécule responsable de cette odeur; découvrir qu’elle provient d’une combustion. Peut-être même pourra-t-il déterminer quelle est la matière qui s’est consumée. Mais si tu attends son verdict, ta maison aura brulé. Mais cela n’arrivera pas car tu auras fait confiance à ton odorat, il t’auras permis de découvrir ce qui brûle et tu auras éteints le début d’incendie. Et cela parce que tes sens et ton expérience t’aurons permis d’agir correctement alors même que tu ne savais pas scientifiquement ce qu’il se passait.
- Tu dis vrai.
J’indiquais à Jean-François un chemin coupant à travers le causse que les chiens, guidés par leur instinct sans doute, avait commencé à prendre et qui nous ramènerait plus rapidement à la maison.
- Cela dois te gêner, toi qui est royaliste, de reconnaître que l’opinion, surtout venant du peuple, peut avoir raison ? Reprit-il.
- Pas du tout. Tout royaliste te dira que la royauté est plus démocratique que la république parce qu’elle n’interfère pas dans ce qui relève des responsabilités du peuple et qu’elle ne s’occupe que de ce que le peuple ne peut prendre en charge. Dans le langage de l’Église on appelle cela la subsidiarité. En fait ton raisonnement me confirme plutôt dans mon royalisme.
- Comment cela ? C’est à toi de m’expliquer maintenant.
- Si j’ai bien compris ce que tu dis, la météorologie est tellement complexe qu’elle est pratiquement inutile à celui qui doit réagir rapidement face aux changements du temps ?
- C’est cela. Il faut alors faire appel à l’expérience.
- Très bien. Considère maintenant qu’au lieu de météo nous parlions de politique internationale.
- Les deux domaines ne sont pas équivalents. Dans le cas de la météo nous avons affaire à des phénomènes nécessaires. Leur nombre est certes élevés et leurs interactions encore plus, ce qui rend problématique sa connaissance. Dans le cas de la politique internationale nous sommes dans le domaine de la contingence : la liberté humaine entre en compte.
- Pourtant, comme pour la météo, des spécialistes, des géopoliticiens, peuvent expliquer après coup les raisons de telle ou telle crise.
- C’est vrai. Mais ils prennent en compte alors les constantes géographiques, historiques, culturelles des pays impliqués.
- Fort bien. Il nous faut donc considérer ques ces constantes, forts nombreuses pour chaque pays, sont comme les phénomènes entrant en ligne de compte dans l’évolution du temps. La liberté humaine dont tu parles n’étant pas autre chose que celle de Gépou qui peut décider ou non de rentrer son foin si la pluie menace.
- Ca ne me semble pas tout à fait la même chose, mais faisons abstraction de la liberté. Je sui splutôt spinoziste là-dessus.
- Donc celui qui est en charge de la politique étrangère d’un pays, la France pour ce qui nous concerne, devrait être comme le paysan : avoir une connaissance empirique de cette politique et pour cela en être en charge depuis  longtemps, dans l’idéal avoir pu bénéficier du savoir de son père.
- Un roi donc ! s’exclama-t-il ironiquement.
- Oui, un roi. Ce n’est pas sans raison qu’on a utiliser des métaphores agricoles pour parler de la royauté. Ainsi du « pré carré ».
- Tu uses de beaucoup de métaphores. Il faudrait un peu de temps pour les démêler.
Comme nous arrivions à la maison, les premières gouttes de pluies se mirent à tomber.

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