La culture contre l’art
Discutant avec lui de son orientation un élève me dit qu’il aimerait travailler dans la culture. Je lui signale quelques lycées agricoles qui préparent aux métiers de l’agriculture. « Non, non » me répond-il, sans voir l’ironie de ma proposition, « c’est de l’animation socio-culturelle dont je voulais parler. » Exemple typique de la déformation du vocabulaire de notre jeunesse en particulier mais généralement fort répandue.
Car de quoi parle-t-on quand on prononce ce mot « culture » ? Souvent, on entend par là l’Art, regroupant les arts particuliers tels que la littérature, la musique, la peinture, le cinéma, etc. Mais pourquoi remplacer « art » par « culture » ? Étymologiquement, culture vient du latin colere qui signifie « habiter », « cultiver » ou « honorer ». L’utilisation du même mot pour l’agriculture se comprend aisément. on habite sa culture comme sa terre, on en prend soin et on l’honore. Mais une différence notable existe entre l’emploi du verbe « cultiver » pour la terre et pour l’homme. Là il est transitif, le paysan cultive la terre, ici il est intransitif, l’homme se cultive. S’il est indéniable que l’art cultive l’homme, l’artiste ne se soucie pas de cultiver le spectateur. S’il donne son oeuvre à voir (ou a entendre), son objectif est d’extérioriser une émotion, pas de cultiver les autres. C’est le spectateur lui-même, par la fréquentation de l’art, qu’il utilise en quelque sorte comme un outil, qui se cultive. Le fait de se définir comme acteur culturel et non pas comme artiste signe la différence de finalité entre les deux. Le cultureux (appelons ainsi l’acteur culturel) ne se propose pas de créer une oeuvre, il en est souvent bien incapable et sans passe même parfois, mais de cultiver le public. Comme le paysan cultive sa terre. Mais cela signifie alors qu’il considère le public comme de la tourbe, un substrat sur lequel faire pousser ce qu’il veut. On passe de la culture comme effet de l’art sur le public à la culture comme éducation, on n’ose dire dressage ou propagande puisque la liberté du spectateur est de fait niée.
Nous disons propagande à bon droit et sans exagération car le propos du cultureux n’est pas, comme l’artiste, la réification de l’émotion, mais la transmission d’un message. Le message, voilà ce dont ils nous bassinent. Peu importe que le film soit esthétiquement bon, il faut qu’il porte un message. Naïvement j’imaginais que pour transmettre un message il suffisait d’écrire une lettre, un courriel, voir un SMS ou de téléphoner. S’il s’agit d’idées plus complexes, un article ou un essai font l’affaire, pensé-je. Mais ces moyens-là s’adressent à l’intelligence de l’interlocuteur. Ce que ne veut surtout pas faire le cultureux. Soit qu’il ne veut pas développer l’intelligence de son public, nous verrons plus bas pourquoi, soit qu’il craint que son message ne soit inepte, plus surement pour ces deux raisons.
Mais s’il ne veut pas être intelligent, il veut le paraître pour en imposer à son public. Il faut que celui-ci pense qu’il est intellectuellement inférieur et qu’il faut suivre les diktats du cultureux pour paraître aussi cultivé. Plutôt donc que de produire des concepts pertinents ou de belles oeuvres qui ouvriraient l’esprit des gens, il va jargonner, parler obscurément pour sembler profond. Et surtout ne pas se référer à la culture populaire (le peuple, quelle vulgarité pour lui) mais à ce qu’il y a de plus exotique. Fi de Pagnol et vive ce plasticien ousbèke qui travaille la matière fécale.
Dans quel but tout cela penserez-vous ? Le mot « social » souvent accolé à culturel dans « socio-culturel » nous en donne un indice. Toute oeuvre est ancrée dans une société. Elle en est le reflet et l’influence. Des peintures de Lascaux à celles de Picasso l’oeuvre est fille de la société dans laquelle elle naît et, en retour, elle l’incite à se dépasser. Si elle le fait, c’est pour la même raison qu’elle reste émouvante pour quelqu’un qui n’est pas de cette culture. Comme un arbre s’enracine dans la terre pour s’élancer dans le ciel, une oeuvre s’enracine dans le particulier pour aller vers l’universel. C’est ce qui distingue une culture d’une civilisation. Les coutumes vestimentaires, les traditions culinaires, les conventions sociales, sont constitutives d’une culture. Différentes d’un pays à l’autre et souvent incompréhensibles voire choquante pour une personne étrangère. Mais les productions artistiques touchent toute personne cultivée, autochtone ou non. La diversité humaine est dans la culture, son unité dans la civilisation. Que constatons-nos aujourd’hui ? Au lieu de culture on nous sert une sous-culture mondialisée. Le terme « sous-culture » désigne en sociologie la variation culturelle propre à un sous-groupe d’une population, qui partage par ailleurs le code culturel commun. La bouillabaisse fait partie de la sous-culture culinaire provençale, sous-partie de la culture culinaire française et qui l’enrichit. Ici, nous la comprenons comme culture inférieure. Car cette sous-culture mondialisée ne vise pas à la diversité mais à l’uniformité, elle n’enrichit pas les cultures nationales, elle les détruit. Elle est le fast-food par rapport à la gastronomie, le jean-baskets par rapport au complet veston ou à la djellaba.
C’est que le cultureux, comme le capitaliste, est engagé dans une optique de consommation. Le marché culturel doit être mondial pour permettre une diffusion mondiale. C’est la logique du show-business qui s’impose, des produits formatés qui doivent plaire à tous. Cela ne signifie pas que le cultureux soit l’allié conscient du capitalisme. Souvent même il s’oppose à lui. Mais il en est l’allié objectif. Car pour que le capitalisme libéral puisse fonctionner, il faut que les peuples se transforment en consommateurs le plus identiques possibles. Ce que cherche à réaliser le cultureux au nom d’une fraternité humaine mal comprise. Il proclame l’unité du genre humain, comme l’humaniste. Mais celui-ci voit une unité transcendante, qui préserve la diversité, quand celui-là, refusant la transcendance, cherche une unité immanente, négatrice de la diversité.
Car l’unité des hommes ne peut-être donnée que dans leur nature animale ou dans leur nature humaine. L’art, s’il porte à l’émotion, vise l’esprit des hommes. Il contribue à l’élévation des spectateurs vers l’humanité, cultive réellement l’homme en transformant sa nature animale pour en faire quelque chose de divin. C’est peut-être là l’oeuvre réelle de l’art. La culture ne fait pas tant vibrer l’émotion que la passion. Niant toute spiritualité, elle exacerbe l’animalité humaine. Ce qui explique sa passion pour la sanie, l’ordure et la pornographie.
Refusons donc la culture, soyons artistes, fréquentons les oeuvres d’art de tous pays et de toutes époques. C’est ainsi que nous nous cultiverons et et deviendrons humains.