La crue de la démocratie
La voie ferrée qui relie le village à la sous-préfecture n’a pas vue très longtemps passer les trains. Après cinq ans de travaux pour enjamber les thalweg ou traverser les collines au début du vingtième siècle, les convois l’ont empruntée pendant soixante-dix ans avant que les impératifs de rentabilité économique ne la laisse désaffectée. C’est maintenant un chemin de randonnée très agréable si ce n’est le ballast qui affleure encore par endroits, tendant ses pièges aux chevilles du marcheur distrait. J’avais parlé à Vincent de ses viaducs en pierres taillées et de ses tunnels au milieu desquels règne parfois une obscurité profonde. Les vacances de Pâques étaient l’occasion pour lui d’en faire l’expérience. Nous cheminions donc sous le soleil naissant du printemps. Les narcisses s’éveillaient sur les talus, les bourgeons s’apprêtaient à faire de même, les lombrics s’activaient à nouveau. Un brin lyrique je lançais :
- la nature renaît, elle annonce la résurrection du Christ ! Je suis toujours émerveillé de la coïncidence.
- N’importe quoi, répondit Vincent, je m’étonne que tu confondes la cause et l’effet et ça m’étonne de toi. C’est parce que la nature renaît au printemps que l’Église à fixé la date de Pâques à ce moment.
Il faut vous dire que si nous partageons de nombreuses passions, qui expliquent notre amitié depuis le collège, nos opinions tant politiques que religieuses divergent radicalement, ce qui explique aussi une si longue amitié. Je vous passerai, du moins pour aujourd’hui, la longue discussion théologique qui s’ensuivit. Nous tombâmes cependant d’accord, après plusieurs kilomètres, sur la nécessité d’une morale commune pour pouvoir vivre en société.
- Mais cette morale, lui dis-je, nécessite bien qu’elle soit dictée par une instance supérieure. Bien sur Kant la fait reposer sur la raison, mais ce n’est qu’un masque pour un dieu qu’il refuse. D’ailleurs Spinoza, tout aussi rationaliste que lui, dit bien que, pour le peuple, il faut une religion qui, par la peur de l’enfer, lui impose le respect de la loi morale. Ce qui est, je trouve, très méprisant pour le peuple.
- Oui, mais tu oublie que pour Kant, il est nécessaire de faire sortir ce peuple de l’enfance où les monarques, ceux que tu aimes tant, l’on laissé. – Tu connais comme moi l’état de l’Éducation nationale après deux siècles de République ! Elle n’a pas fait mieux que les rois. Mais tu ne réponds pas à ma remarque : puisqu’il faut une morale commune, sur quoi la fonder si ce n’est la religion ?
- Mais sur le consensus démocratique. Il n’y pas de morale universelle, Pascal le disait déjà : « Vérité en-deçà des Pyrénées… ». Suffit donc de se mettre d’accord, démocratiquement, sur les valeurs minimales à respecter.
- Valeurs relatives donc, qui peuvent heurter les convictions les plus profondes de citoyens et, surtout, qui peuvent changer au gré du temps. Ce sera « vérité hier, erreur aujourd’hui ». Hier il était interdit de tuer, demain ce sera un devoir si la victime est vieille et malade. De toute façon il n’est pas légitime de fonder une morale sur la démocratie. Elle est un principe d’organisation politique, pas sociale et encore moins métaphysique. J’accepte la démocratie en politique, pas ailleurs.
- C’est que tu n’es pas démocrate, pas réellement. Un vrai démocrate exige la démocratie partout.
- Diantre… murmurais-je songeur.
Les kilomètres et le soleil de midi tarirent notre conversation. Nous approchions de la fin de notre randonnée. Nous nous engageâmes sur le pont métallique qui enjambe l’Aveyron. Dans une dernière pause nous contemplâmes la rivière. Un arbre arraché témoignait encore de la crue de l’automne dernier. Je le fît remarquer à Vincent.
- C’est terrible les crues, me dit-il. Je suis toujours fasciné de voir que la rivière qui apporte l’eau, permet des transports, créée la vie donc, peut ainsi se transformer en arme de destruction…
- Tu n’aimes pas que l’Aveyron sorte de son lit pour envahir les prés ?
- Bien sûr que non !
- Donc tu n’aimes pas l’Aveyron.
- C’est idiot ce que tu dis. Je l’aime quand elle est à sa place, où elle est belle et bénéfique, pas quand elle en sort et détruit tout.
- Tu as raison. Mais remplace « Aveyron » par « démocratie » et accorde moi qu’on peut être démocrate en refusant qu’elle sorte de sa place.
- Pfft… tu mélange tout. Rentrons chez toi. Le barbecue ne se fera pas tout seul.
La fin du chemin se fît en discutant de choses plus importantes, telle que les mérites comparés des différents essences d’arbres pour fabriquer le charbon de bois.