Archive pour janvier 2010
Le météorologue et le politique
Jean-François, un collègue, est passé prendre le café en rentrant de la pêche. Le temps était couvert mais doux aussi avions-nous convenu de promener les chiens. aux alentours du village. A quelques mètres de sa ferme, le père Andrieu était occupé à bâcher du bois. Je le saluais.
- Salut Gépou !
-Salut prof ! En ballade ?
- Oui, mon ami et moi profitons de la douceur pour sortir les chiens.
- Tardez pas trop, la pluie va arriver…
- Vraiment ?
- Pour sur. Avec ce vent d’ouest, à cette époque, on n’y coupera pas.
Nous continuâmes notre chemin.
- je suppose que tu ne fais pas cas de cette prévision, fis-je. D’autant que la météo n’a pas annoncé de pluie pour aujourd’hui.
- Détrompe-toi. Je suis d’avis que nous allongions le pas pour rentrer, répondit Jean-François.
- Comment, un rationaliste comme toi ferais plus confiance à un paysan qu’aux prévisions de Météo France ?
- D’abord je ne suis pas rationaliste. Le rationaliste fait de la raison un absolu alors que je sais parfaitement que la raison a ses limites. Mais je pense qu’il est parfaitement rationnel de croire les prévision de Gépou.
- Explique-moi ça.
- Depuis combien de temps ce paysan vit-il ici ?
- D’après ce que j’en sais depuis toujours. Il est né dans cette ferme il y a plus de soixante-dix ans et le plus loin qu’il lui soit arrivé de voyager, c’est Rodez.
- Bien; imagine le nombre d’observations qu’il a pu faire toutes ces années. Observations appuyées sur le savoir transmis par son père, à travers lui de son grand-père et de tous ses aïeux. Et il a du y être attentif. En tant qu’agriculteur, ses capacités à anticiper sur la météo sont vitales. Une erreur et, à certains moments du moins, sa récolte pouvait être perdue. Bien entendu je fais confiance dans la science du Météo France. Mais aussi grand soit le savoir de ses météorologues et aussi puissants soient leurs ordinateurs, ils ne peuvent pas prévoir le temps qu’il fera précisément ici dans quelques minutes. Il y a trop de paramètres à prendre en compte. Mais tu connais l’effet papillon. Ils pourront peut-être expliquer après coup, en prenant du temps et avec beaucoup de calculs, pourquoi il a plu à tel endroit et à tel moment. Mais alors nous serons trempés. D’ailleurs en faisant confiance à ce paysan, je ne fais pas autre chose que toi quand tu sens une odeur de brûlé.
- Ah oui ? m’étonnais-je.
- Bien sur. Si cela t’arrive, tu sauras que quelque chose est en train de brûler. Le météorologue, le scientifique si tu préfère, devrait analyser l’air au spectromètre de masse; déterminer quelle st la molécule responsable de cette odeur; découvrir qu’elle provient d’une combustion. Peut-être même pourra-t-il déterminer quelle est la matière qui s’est consumée. Mais si tu attends son verdict, ta maison aura brulé. Mais cela n’arrivera pas car tu auras fait confiance à ton odorat, il t’auras permis de découvrir ce qui brûle et tu auras éteints le début d’incendie. Et cela parce que tes sens et ton expérience t’aurons permis d’agir correctement alors même que tu ne savais pas scientifiquement ce qu’il se passait.
- Tu dis vrai.
J’indiquais à Jean-François un chemin coupant à travers le causse que les chiens, guidés par leur instinct sans doute, avait commencé à prendre et qui nous ramènerait plus rapidement à la maison.
- Cela dois te gêner, toi qui est royaliste, de reconnaître que l’opinion, surtout venant du peuple, peut avoir raison ? Reprit-il.
- Pas du tout. Tout royaliste te dira que la royauté est plus démocratique que la république parce qu’elle n’interfère pas dans ce qui relève des responsabilités du peuple et qu’elle ne s’occupe que de ce que le peuple ne peut prendre en charge. Dans le langage de l’Église on appelle cela la subsidiarité. En fait ton raisonnement me confirme plutôt dans mon royalisme.
- Comment cela ? C’est à toi de m’expliquer maintenant.
- Si j’ai bien compris ce que tu dis, la météorologie est tellement complexe qu’elle est pratiquement inutile à celui qui doit réagir rapidement face aux changements du temps ?
- C’est cela. Il faut alors faire appel à l’expérience.
- Très bien. Considère maintenant qu’au lieu de météo nous parlions de politique internationale.
- Les deux domaines ne sont pas équivalents. Dans le cas de la météo nous avons affaire à des phénomènes nécessaires. Leur nombre est certes élevés et leurs interactions encore plus, ce qui rend problématique sa connaissance. Dans le cas de la politique internationale nous sommes dans le domaine de la contingence : la liberté humaine entre en compte.
- Pourtant, comme pour la météo, des spécialistes, des géopoliticiens, peuvent expliquer après coup les raisons de telle ou telle crise.
- C’est vrai. Mais ils prennent en compte alors les constantes géographiques, historiques, culturelles des pays impliqués.
- Fort bien. Il nous faut donc considérer ques ces constantes, forts nombreuses pour chaque pays, sont comme les phénomènes entrant en ligne de compte dans l’évolution du temps. La liberté humaine dont tu parles n’étant pas autre chose que celle de Gépou qui peut décider ou non de rentrer son foin si la pluie menace.
- Ca ne me semble pas tout à fait la même chose, mais faisons abstraction de la liberté. Je sui splutôt spinoziste là-dessus.
- Donc celui qui est en charge de la politique étrangère d’un pays, la France pour ce qui nous concerne, devrait être comme le paysan : avoir une connaissance empirique de cette politique et pour cela en être en charge depuis longtemps, dans l’idéal avoir pu bénéficier du savoir de son père.
- Un roi donc ! s’exclama-t-il ironiquement.
- Oui, un roi. Ce n’est pas sans raison qu’on a utiliser des métaphores agricoles pour parler de la royauté. Ainsi du « pré carré ».
- Tu uses de beaucoup de métaphores. Il faudrait un peu de temps pour les démêler.
Comme nous arrivions à la maison, les premières gouttes de pluies se mirent à tomber.
De l’ordinaire pour Dieu ?
« Une femme me plaît. Pour m’attirer ses grâces, que vais-je faire ? Lui offrir des fleurs; l’inviter dans un restaurant chic; lui faire donner la sérénade; lui lire des poèmes… Bref, lui faire vivre des choses extraordinaires, me présenter sous mon meilleur jour. Le moins bon, l’ordinaire, elle le découvrira toujours assez tôt. Eh bien voyez-vous, dis-je à mon curé au sortir de la messe, pour Dieu c’est la même chose. Je préfère lui offrir un rite extraordinaire, dans mes habits du dimanche, comme disait ma grand-mère, avec de belles prières et de beaux chants grégoriens; plutôt qu’un rite ordinaire, dans un jean usé, en débitant des prières mièvres avec des chants démodés depuis Dylan. »
Un peu interloqué, mon curé me répond : « mièvres, démodés, comme vous y allez ! ».
« Parfaitement, vous servez de la Vache qui rit en prétendant que c’est du fromage. Moi je préfère le Roquefort. Et comme Dieu a bon goût, je sais qu’il le préfère aussi. »
« Allons donc, voilà un raisonnement qui plairait à nos frères protestants. Ne croyez-vous pas que l’Évêque est plus légitime pour dire ce qui plaît à Dieu ? Et notre père évêque a bien dit que ce qui est extraordinaire est rare. L’ordinaire est le courant. »
« Protestant, grommelle-je, moi qui veut suivre le Pape… Mais l’Évêque a raison. L’extraordinaire est rare. Comme la messe pour moi. Nous n’avons droit qu’à deux messes par mois dans le village. Deux heures sur 720. Même si pour vous qui la dîtes chaque jour, la messe est ordinaire (encore que faire venir Dieu sur l’autel, fut-ce chaque jour, me semble extraordinaire) pour nous simples laïcs, elle ne l’est pas. Si pour boire chaque jour je comprend qu’on use de vin ordinaire, quand je reçoit des amis, je débouche un cru. »
« Eh bien, invitez-moi, nous en discuterons autour d’un bon verre. Je suis plutôt Côtes-du-Rhône. »
Habile pirouette. C’est vrai que je ne l’ai toujours pas invité. Soit. Je le prend au mot. In vino veritas. Après quelques verres de Gigondas le latin lui reviendra bien.
La crue de la démocratie
La voie ferrée qui relie le village à la sous-préfecture n’a pas vue très longtemps passer les trains. Après cinq ans de travaux pour enjamber les thalweg ou traverser les collines au début du vingtième siècle, les convois l’ont empruntée pendant soixante-dix ans avant que les impératifs de rentabilité économique ne la laisse désaffectée. C’est maintenant un chemin de randonnée très agréable si ce n’est le ballast qui affleure encore par endroits, tendant ses pièges aux chevilles du marcheur distrait. J’avais parlé à Vincent de ses viaducs en pierres taillées et de ses tunnels au milieu desquels règne parfois une obscurité profonde. Les vacances de Pâques étaient l’occasion pour lui d’en faire l’expérience. Nous cheminions donc sous le soleil naissant du printemps. Les narcisses s’éveillaient sur les talus, les bourgeons s’apprêtaient à faire de même, les lombrics s’activaient à nouveau. Un brin lyrique je lançais :
- la nature renaît, elle annonce la résurrection du Christ ! Je suis toujours émerveillé de la coïncidence.
- N’importe quoi, répondit Vincent, je m’étonne que tu confondes la cause et l’effet et ça m’étonne de toi. C’est parce que la nature renaît au printemps que l’Église à fixé la date de Pâques à ce moment.
Il faut vous dire que si nous partageons de nombreuses passions, qui expliquent notre amitié depuis le collège, nos opinions tant politiques que religieuses divergent radicalement, ce qui explique aussi une si longue amitié. Je vous passerai, du moins pour aujourd’hui, la longue discussion théologique qui s’ensuivit. Nous tombâmes cependant d’accord, après plusieurs kilomètres, sur la nécessité d’une morale commune pour pouvoir vivre en société.
- Mais cette morale, lui dis-je, nécessite bien qu’elle soit dictée par une instance supérieure. Bien sur Kant la fait reposer sur la raison, mais ce n’est qu’un masque pour un dieu qu’il refuse. D’ailleurs Spinoza, tout aussi rationaliste que lui, dit bien que, pour le peuple, il faut une religion qui, par la peur de l’enfer, lui impose le respect de la loi morale. Ce qui est, je trouve, très méprisant pour le peuple.
- Oui, mais tu oublie que pour Kant, il est nécessaire de faire sortir ce peuple de l’enfance où les monarques, ceux que tu aimes tant, l’on laissé. – Tu connais comme moi l’état de l’Éducation nationale après deux siècles de République ! Elle n’a pas fait mieux que les rois. Mais tu ne réponds pas à ma remarque : puisqu’il faut une morale commune, sur quoi la fonder si ce n’est la religion ?
- Mais sur le consensus démocratique. Il n’y pas de morale universelle, Pascal le disait déjà : « Vérité en-deçà des Pyrénées… ». Suffit donc de se mettre d’accord, démocratiquement, sur les valeurs minimales à respecter.
- Valeurs relatives donc, qui peuvent heurter les convictions les plus profondes de citoyens et, surtout, qui peuvent changer au gré du temps. Ce sera « vérité hier, erreur aujourd’hui ». Hier il était interdit de tuer, demain ce sera un devoir si la victime est vieille et malade. De toute façon il n’est pas légitime de fonder une morale sur la démocratie. Elle est un principe d’organisation politique, pas sociale et encore moins métaphysique. J’accepte la démocratie en politique, pas ailleurs.
- C’est que tu n’es pas démocrate, pas réellement. Un vrai démocrate exige la démocratie partout.
- Diantre… murmurais-je songeur.
Les kilomètres et le soleil de midi tarirent notre conversation. Nous approchions de la fin de notre randonnée. Nous nous engageâmes sur le pont métallique qui enjambe l’Aveyron. Dans une dernière pause nous contemplâmes la rivière. Un arbre arraché témoignait encore de la crue de l’automne dernier. Je le fît remarquer à Vincent.
- C’est terrible les crues, me dit-il. Je suis toujours fasciné de voir que la rivière qui apporte l’eau, permet des transports, créée la vie donc, peut ainsi se transformer en arme de destruction…
- Tu n’aimes pas que l’Aveyron sorte de son lit pour envahir les prés ?
- Bien sûr que non !
- Donc tu n’aimes pas l’Aveyron.
- C’est idiot ce que tu dis. Je l’aime quand elle est à sa place, où elle est belle et bénéfique, pas quand elle en sort et détruit tout.
- Tu as raison. Mais remplace « Aveyron » par « démocratie » et accorde moi qu’on peut être démocrate en refusant qu’elle sorte de sa place.
- Pfft… tu mélange tout. Rentrons chez toi. Le barbecue ne se fera pas tout seul.
La fin du chemin se fît en discutant de choses plus importantes, telle que les mérites comparés des différents essences d’arbres pour fabriquer le charbon de bois.
Dans l’escalier du 11 novembre
11 novembre dans mon village; Après la messe, dont l’affluence exceptionnelle a empli l’église,cérémonie au monument aux morts. Sont présents les anciens combattants, les notables, les probables candidats à la mairie. Le maire lit le discours que le Préfet lui a envoyé. S’ensuivent les dépôts de gerbes.
Sur le monument, les noms des habitants de la commune morts pour la France; devant des adultes leur rendant hommage; en arrière-plan l’école neuve et vide ce week-end. Dès demain, les cris des enfants pendant la récréation retentiront aux oreilles des morts. Et ils seront heureux. Car si Barrès a raison de dire que la patrie c’est la terre et les morts, il omet le pourquoi des morts, il oublie les enfants. Pour qui sont morts les soldats de nos guerres honorés aujourd’hui ? Pour défendre leur terre certes. Pour préserver l’oeuvre de leurs pères également. Mais aussi, peut-être surtout, pour transmettre tout cela à leurs enfants. La patrie, la terre des pères nous dit l’étymologie. Mais si nous sommes pères c’est par nos enfants. C’est cela une patrie, un héritage qui se transmet et s’enrichit de générations en générations, un passé pour un avenir.
La République méconnaît cette réalité. Elle ne connaît que des citoyens, pas des familles. Le célibataire est sur le même plan que la mère de famille nombreuse. Celle-ci n’a même pas de statut. Pas de passé pour la république, sinon comme instrument de lutte et de division pour aujourd’hui. Pas d’avenir non plus. L’opinion du moment est reine. Le citoyen, en république, naît orphelin et meurt célibataire comme le souligne le poète de Martigues.
Rien de tel en Royauté. Ce n’est pas un homme seul qui est chef d’État. C’est un fils, héritier de son père; c’est un père qui transmettra la charge à son fils; c’est un époux dont l’épouse n’est pas morganatique. On imagine pas un roi célibataire. Un président… Dès lors l’hommage que rend un roi aux morts pour la France ne peut être purement protocolaire. Il engage nécessairement toute sa personne : comme chef d’État, comme fils, comme père, comme Français.
Bien entendu une nation n’est pas, ‘’stricto sensu », une famille. Mais elle reproduit à un niveau supérieur la même structure symbolique. Le lien entre les deux, c’est l’État. Si l’État ne connaît que des orphelins et des célibataires, alors la nation ne peut être qu’un agrégat conventionnel d’individus. Un contrat n’engageant que le présent. Si, comme nous le croyons, la France est un héritage à transmettre, comme un nom de famille, alors l’État ne peut que s’instituer dans une famille, la famille royale.
L’église de mon village, au bord du causse, domine les maisons. On y descend au monument aux morts par des escaliers. Symbole là aussi. Car une patrie n’a de sens que si elle permet à ses enfants de s’élever jusqu’au Père, par le Fils qui est mort pour eux. Encore une histoire de famille.
La culture contre l’art
Discutant avec lui de son orientation un élève me dit qu’il aimerait travailler dans la culture. Je lui signale quelques lycées agricoles qui préparent aux métiers de l’agriculture. « Non, non » me répond-il, sans voir l’ironie de ma proposition, « c’est de l’animation socio-culturelle dont je voulais parler. » Exemple typique de la déformation du vocabulaire de notre jeunesse en particulier mais généralement fort répandue.
Car de quoi parle-t-on quand on prononce ce mot « culture » ? Souvent, on entend par là l’Art, regroupant les arts particuliers tels que la littérature, la musique, la peinture, le cinéma, etc. Mais pourquoi remplacer « art » par « culture » ? Étymologiquement, culture vient du latin colere qui signifie « habiter », « cultiver » ou « honorer ». L’utilisation du même mot pour l’agriculture se comprend aisément. on habite sa culture comme sa terre, on en prend soin et on l’honore. Mais une différence notable existe entre l’emploi du verbe « cultiver » pour la terre et pour l’homme. Là il est transitif, le paysan cultive la terre, ici il est intransitif, l’homme se cultive. S’il est indéniable que l’art cultive l’homme, l’artiste ne se soucie pas de cultiver le spectateur. S’il donne son oeuvre à voir (ou a entendre), son objectif est d’extérioriser une émotion, pas de cultiver les autres. C’est le spectateur lui-même, par la fréquentation de l’art, qu’il utilise en quelque sorte comme un outil, qui se cultive. Le fait de se définir comme acteur culturel et non pas comme artiste signe la différence de finalité entre les deux. Le cultureux (appelons ainsi l’acteur culturel) ne se propose pas de créer une oeuvre, il en est souvent bien incapable et sans passe même parfois, mais de cultiver le public. Comme le paysan cultive sa terre. Mais cela signifie alors qu’il considère le public comme de la tourbe, un substrat sur lequel faire pousser ce qu’il veut. On passe de la culture comme effet de l’art sur le public à la culture comme éducation, on n’ose dire dressage ou propagande puisque la liberté du spectateur est de fait niée.
Nous disons propagande à bon droit et sans exagération car le propos du cultureux n’est pas, comme l’artiste, la réification de l’émotion, mais la transmission d’un message. Le message, voilà ce dont ils nous bassinent. Peu importe que le film soit esthétiquement bon, il faut qu’il porte un message. Naïvement j’imaginais que pour transmettre un message il suffisait d’écrire une lettre, un courriel, voir un SMS ou de téléphoner. S’il s’agit d’idées plus complexes, un article ou un essai font l’affaire, pensé-je. Mais ces moyens-là s’adressent à l’intelligence de l’interlocuteur. Ce que ne veut surtout pas faire le cultureux. Soit qu’il ne veut pas développer l’intelligence de son public, nous verrons plus bas pourquoi, soit qu’il craint que son message ne soit inepte, plus surement pour ces deux raisons.
Mais s’il ne veut pas être intelligent, il veut le paraître pour en imposer à son public. Il faut que celui-ci pense qu’il est intellectuellement inférieur et qu’il faut suivre les diktats du cultureux pour paraître aussi cultivé. Plutôt donc que de produire des concepts pertinents ou de belles oeuvres qui ouvriraient l’esprit des gens, il va jargonner, parler obscurément pour sembler profond. Et surtout ne pas se référer à la culture populaire (le peuple, quelle vulgarité pour lui) mais à ce qu’il y a de plus exotique. Fi de Pagnol et vive ce plasticien ousbèke qui travaille la matière fécale.
Dans quel but tout cela penserez-vous ? Le mot « social » souvent accolé à culturel dans « socio-culturel » nous en donne un indice. Toute oeuvre est ancrée dans une société. Elle en est le reflet et l’influence. Des peintures de Lascaux à celles de Picasso l’oeuvre est fille de la société dans laquelle elle naît et, en retour, elle l’incite à se dépasser. Si elle le fait, c’est pour la même raison qu’elle reste émouvante pour quelqu’un qui n’est pas de cette culture. Comme un arbre s’enracine dans la terre pour s’élancer dans le ciel, une oeuvre s’enracine dans le particulier pour aller vers l’universel. C’est ce qui distingue une culture d’une civilisation. Les coutumes vestimentaires, les traditions culinaires, les conventions sociales, sont constitutives d’une culture. Différentes d’un pays à l’autre et souvent incompréhensibles voire choquante pour une personne étrangère. Mais les productions artistiques touchent toute personne cultivée, autochtone ou non. La diversité humaine est dans la culture, son unité dans la civilisation. Que constatons-nos aujourd’hui ? Au lieu de culture on nous sert une sous-culture mondialisée. Le terme « sous-culture » désigne en sociologie la variation culturelle propre à un sous-groupe d’une population, qui partage par ailleurs le code culturel commun. La bouillabaisse fait partie de la sous-culture culinaire provençale, sous-partie de la culture culinaire française et qui l’enrichit. Ici, nous la comprenons comme culture inférieure. Car cette sous-culture mondialisée ne vise pas à la diversité mais à l’uniformité, elle n’enrichit pas les cultures nationales, elle les détruit. Elle est le fast-food par rapport à la gastronomie, le jean-baskets par rapport au complet veston ou à la djellaba.
C’est que le cultureux, comme le capitaliste, est engagé dans une optique de consommation. Le marché culturel doit être mondial pour permettre une diffusion mondiale. C’est la logique du show-business qui s’impose, des produits formatés qui doivent plaire à tous. Cela ne signifie pas que le cultureux soit l’allié conscient du capitalisme. Souvent même il s’oppose à lui. Mais il en est l’allié objectif. Car pour que le capitalisme libéral puisse fonctionner, il faut que les peuples se transforment en consommateurs le plus identiques possibles. Ce que cherche à réaliser le cultureux au nom d’une fraternité humaine mal comprise. Il proclame l’unité du genre humain, comme l’humaniste. Mais celui-ci voit une unité transcendante, qui préserve la diversité, quand celui-là, refusant la transcendance, cherche une unité immanente, négatrice de la diversité.
Car l’unité des hommes ne peut-être donnée que dans leur nature animale ou dans leur nature humaine. L’art, s’il porte à l’émotion, vise l’esprit des hommes. Il contribue à l’élévation des spectateurs vers l’humanité, cultive réellement l’homme en transformant sa nature animale pour en faire quelque chose de divin. C’est peut-être là l’oeuvre réelle de l’art. La culture ne fait pas tant vibrer l’émotion que la passion. Niant toute spiritualité, elle exacerbe l’animalité humaine. Ce qui explique sa passion pour la sanie, l’ordure et la pornographie.
Refusons donc la culture, soyons artistes, fréquentons les oeuvres d’art de tous pays et de toutes époques. C’est ainsi que nous nous cultiverons et et deviendrons humains.