César machiste

Je m’étonne que les féministes ne protestent pas contre les Césars. Pourquoi distinguer la meilleure actrice du meilleur acteur ? De même pour les seconds rôles. Et les femmes sont nommées avant les hommes, ce qui signifie que ces Césars sont moins importants que les Césars masculins.

Le patron, le footballeur et le Nobel

Thierry Henri, footballeur, a gagné 18,8 millions d’euros l’an dernier, soit 1,5 millions par mois. Ce que gagne également Henri Proglio, nouveau patron de EDF. Nicolas Sarkozy a justifié son salaire en arguant de son talent..Il est indéniable que le footballeur et le patron en ont. Et il est tout aussi indéniable que notre société ne reconnaît plus que la seule valeur de l’argent. N’a de valeur que ce qui coûte cher.

Georges Smout est le prix Nobel de physique 2006. Il a été embauché par l’université de Paris VII. Son salaire sera de… 4500€ par mois. Le P.D.G. et le footballeur seraient 48 fois plus talentueux que le Nobel ? Non, mais nous vivons dans une société où le divertissement et l’économie sont 48 fois plus importants que le savoir.

Bienvenue chez les Bandarlogs…

Le météorologue et le politique

Jean-François, un collègue, est passé prendre le café en rentrant de la pêche. Le temps était couvert mais doux aussi avions-nous convenu de promener les chiens. aux alentours du village. A quelques mètres de sa ferme, le père Andrieu était occupé à bâcher du bois. Je le saluais.
- Salut Gépou !
-Salut prof ! En ballade ?
- Oui, mon ami et moi profitons de la douceur pour sortir les chiens.
- Tardez pas trop, la pluie va arriver…
- Vraiment ?
- Pour sur. Avec ce vent d’ouest, à cette époque, on n’y coupera pas.
Nous continuâmes notre chemin.
- je suppose que tu ne fais pas cas de cette prévision, fis-je. D’autant que la météo n’a pas annoncé de pluie pour aujourd’hui.
- Détrompe-toi. Je suis d’avis que nous allongions le pas pour rentrer, répondit Jean-François.
- Comment, un rationaliste comme toi ferais plus confiance à un paysan qu’aux prévisions de Météo France ?
- D’abord je ne suis pas rationaliste. Le rationaliste fait de la raison un absolu alors que je sais parfaitement que la raison a ses limites. Mais je pense qu’il est parfaitement rationnel de croire les prévision de Gépou.
- Explique-moi ça.
- Depuis combien de temps ce paysan vit-il ici ?
- D’après ce que j’en sais depuis toujours. Il est né dans cette ferme il y a plus de soixante-dix ans et le plus loin qu’il lui soit arrivé de voyager, c’est Rodez.
- Bien; imagine le nombre d’observations qu’il a pu faire toutes ces années. Observations appuyées sur le savoir transmis par son père, à travers lui de son grand-père et de tous ses aïeux. Et il a du y être attentif. En tant qu’agriculteur, ses capacités à anticiper sur la météo sont vitales. Une erreur et, à certains moments du moins, sa récolte pouvait être perdue. Bien entendu je fais confiance dans la science du Météo France. Mais aussi grand soit le savoir de ses météorologues et aussi puissants soient leurs ordinateurs, ils ne peuvent pas prévoir le temps qu’il fera précisément ici dans quelques minutes. Il y a trop de paramètres à prendre en compte. Mais tu connais l’effet papillon. Ils pourront peut-être expliquer après coup, en prenant du temps et avec beaucoup de calculs, pourquoi il a plu à tel endroit et à tel moment. Mais alors nous serons trempés. D’ailleurs en faisant confiance à ce paysan, je ne fais pas autre chose que toi quand tu sens une odeur de brûlé.
- Ah oui ? m’étonnais-je.
- Bien sur. Si cela t’arrive, tu sauras que quelque chose est en train de brûler. Le météorologue, le scientifique si tu préfère, devrait analyser l’air au spectromètre de masse; déterminer quelle st la molécule responsable de cette odeur; découvrir qu’elle provient d’une combustion. Peut-être même pourra-t-il déterminer quelle est la matière qui s’est consumée. Mais si tu attends son verdict, ta maison aura brulé. Mais cela n’arrivera pas car tu auras fait confiance à ton odorat, il t’auras permis de découvrir ce qui brûle et tu auras éteints le début d’incendie. Et cela parce que tes sens et ton expérience t’aurons permis d’agir correctement alors même que tu ne savais pas scientifiquement ce qu’il se passait.
- Tu dis vrai.
J’indiquais à Jean-François un chemin coupant à travers le causse que les chiens, guidés par leur instinct sans doute, avait commencé à prendre et qui nous ramènerait plus rapidement à la maison.
- Cela dois te gêner, toi qui est royaliste, de reconnaître que l’opinion, surtout venant du peuple, peut avoir raison ? Reprit-il.
- Pas du tout. Tout royaliste te dira que la royauté est plus démocratique que la république parce qu’elle n’interfère pas dans ce qui relève des responsabilités du peuple et qu’elle ne s’occupe que de ce que le peuple ne peut prendre en charge. Dans le langage de l’Église on appelle cela la subsidiarité. En fait ton raisonnement me confirme plutôt dans mon royalisme.
- Comment cela ? C’est à toi de m’expliquer maintenant.
- Si j’ai bien compris ce que tu dis, la météorologie est tellement complexe qu’elle est pratiquement inutile à celui qui doit réagir rapidement face aux changements du temps ?
- C’est cela. Il faut alors faire appel à l’expérience.
- Très bien. Considère maintenant qu’au lieu de météo nous parlions de politique internationale.
- Les deux domaines ne sont pas équivalents. Dans le cas de la météo nous avons affaire à des phénomènes nécessaires. Leur nombre est certes élevés et leurs interactions encore plus, ce qui rend problématique sa connaissance. Dans le cas de la politique internationale nous sommes dans le domaine de la contingence : la liberté humaine entre en compte.
- Pourtant, comme pour la météo, des spécialistes, des géopoliticiens, peuvent expliquer après coup les raisons de telle ou telle crise.
- C’est vrai. Mais ils prennent en compte alors les constantes géographiques, historiques, culturelles des pays impliqués.
- Fort bien. Il nous faut donc considérer ques ces constantes, forts nombreuses pour chaque pays, sont comme les phénomènes entrant en ligne de compte dans l’évolution du temps. La liberté humaine dont tu parles n’étant pas autre chose que celle de Gépou qui peut décider ou non de rentrer son foin si la pluie menace.
- Ca ne me semble pas tout à fait la même chose, mais faisons abstraction de la liberté. Je sui splutôt spinoziste là-dessus.
- Donc celui qui est en charge de la politique étrangère d’un pays, la France pour ce qui nous concerne, devrait être comme le paysan : avoir une connaissance empirique de cette politique et pour cela en être en charge depuis  longtemps, dans l’idéal avoir pu bénéficier du savoir de son père.
- Un roi donc ! s’exclama-t-il ironiquement.
- Oui, un roi. Ce n’est pas sans raison qu’on a utiliser des métaphores agricoles pour parler de la royauté. Ainsi du « pré carré ».
- Tu uses de beaucoup de métaphores. Il faudrait un peu de temps pour les démêler.
Comme nous arrivions à la maison, les premières gouttes de pluies se mirent à tomber.

De l’ordinaire pour Dieu ?

« Une femme me plaît. Pour m’attirer ses grâces, que vais-je faire ? Lui offrir des fleurs; l’inviter dans un restaurant chic; lui faire donner la sérénade; lui lire des poèmes… Bref, lui faire vivre des choses extraordinaires, me présenter sous mon meilleur jour. Le moins bon, l’ordinaire, elle le découvrira toujours assez tôt. Eh bien voyez-vous, dis-je à mon curé au sortir de la messe, pour Dieu c’est la même chose. Je préfère lui offrir un rite extraordinaire, dans mes habits du dimanche, comme disait ma grand-mère, avec de belles prières et de beaux chants grégoriens; plutôt qu’un rite ordinaire, dans un jean usé, en débitant des prières mièvres avec des chants démodés depuis Dylan. »

Un peu interloqué, mon curé me répond : « mièvres, démodés, comme vous y allez ! ».

« Parfaitement, vous servez de la Vache qui rit en prétendant que c’est du fromage. Moi je préfère le Roquefort. Et comme Dieu a bon goût, je sais qu’il le préfère aussi. »

« Allons donc, voilà un raisonnement qui plairait à nos frères protestants. Ne croyez-vous pas que l’Évêque est plus légitime pour dire ce qui plaît à Dieu ? Et notre père évêque a bien dit que ce qui est extraordinaire est rare. L’ordinaire est le courant. »

« Protestant, grommelle-je, moi qui veut suivre le Pape… Mais l’Évêque a raison. L’extraordinaire est rare. Comme la messe pour moi. Nous n’avons droit qu’à deux messes par mois dans le village. Deux heures sur 720. Même si pour vous qui la dîtes chaque jour, la messe est ordinaire (encore que faire venir Dieu sur l’autel, fut-ce chaque jour, me semble extraordinaire) pour nous simples laïcs, elle ne l’est pas. Si pour boire chaque jour je comprend qu’on use de vin ordinaire, quand je reçoit des amis, je débouche un cru. »

« Eh bien, invitez-moi, nous en discuterons autour d’un bon verre. Je suis plutôt Côtes-du-Rhône. »

Habile pirouette. C’est vrai que je ne l’ai toujours pas invité. Soit. Je le prend au mot. In vino veritas. Après quelques verres de Gigondas le latin lui reviendra bien.

La crue de la démocratie

La voie ferrée qui relie le village à la sous-préfecture n’a pas vue très longtemps passer les trains. Après cinq ans de travaux pour enjamber les thalweg ou traverser les collines au début du vingtième siècle, les convois l’ont empruntée pendant soixante-dix ans avant que les impératifs de rentabilité économique ne la laisse désaffectée. C’est maintenant un chemin de randonnée très agréable si ce n’est le ballast qui affleure encore par endroits, tendant ses pièges aux chevilles du marcheur distrait. J’avais parlé à Vincent de ses viaducs en pierres taillées et de ses tunnels au milieu desquels règne parfois une obscurité profonde. Les vacances de Pâques étaient l’occasion pour lui d’en faire l’expérience. Nous cheminions donc sous le soleil naissant du printemps. Les narcisses s’éveillaient sur les talus, les bourgeons s’apprêtaient à faire de même, les lombrics s’activaient à nouveau. Un brin lyrique je lançais :

- la nature renaît, elle annonce la résurrection du Christ ! Je suis toujours émerveillé de la coïncidence.

- N’importe quoi, répondit Vincent, je m’étonne que tu confondes la cause et l’effet et ça m’étonne de toi. C’est parce que la nature renaît au printemps que l’Église à fixé la date de Pâques à ce moment.

Il faut vous dire que si nous partageons de nombreuses passions, qui expliquent notre amitié depuis le collège, nos opinions tant politiques que religieuses divergent radicalement, ce qui explique aussi une si longue amitié. Je vous passerai, du moins pour aujourd’hui, la longue discussion théologique qui s’ensuivit. Nous tombâmes cependant d’accord, après plusieurs kilomètres, sur la nécessité d’une morale commune pour pouvoir vivre en société.

- Mais cette morale, lui dis-je, nécessite bien qu’elle soit dictée par une instance supérieure. Bien sur Kant la fait reposer sur la raison, mais ce n’est qu’un masque pour un dieu qu’il refuse. D’ailleurs Spinoza, tout aussi rationaliste que lui, dit bien que, pour le peuple, il faut une religion qui, par la peur de l’enfer, lui impose le respect de la loi morale. Ce qui est, je trouve, très méprisant pour le peuple.

- Oui, mais tu oublie que pour Kant, il est nécessaire de faire sortir ce peuple de l’enfance où les monarques, ceux que tu aimes tant, l’on laissé. – Tu connais comme moi l’état de l’Éducation nationale après deux siècles de République ! Elle n’a pas fait mieux que les rois. Mais tu ne réponds pas à ma remarque : puisqu’il faut une morale commune, sur quoi la fonder si ce n’est la religion ?

- Mais sur le consensus démocratique. Il n’y pas de morale universelle, Pascal le disait déjà : « Vérité en-deçà des Pyrénées… ». Suffit donc de se mettre d’accord, démocratiquement, sur les valeurs minimales à respecter.

- Valeurs relatives donc, qui peuvent heurter les convictions les plus profondes de citoyens et, surtout, qui peuvent changer au gré du temps. Ce sera « vérité hier, erreur aujourd’hui ». Hier il était interdit de tuer, demain ce sera un devoir si la victime est vieille et malade. De toute façon il n’est pas légitime de fonder une morale sur la démocratie. Elle est un principe d’organisation politique, pas sociale et encore moins métaphysique. J’accepte la démocratie en politique, pas ailleurs.

- C’est que tu n’es pas démocrate, pas réellement. Un vrai démocrate exige la démocratie partout.

- Diantre… murmurais-je songeur.

Les kilomètres et le soleil de midi tarirent notre conversation. Nous approchions de la fin de notre randonnée. Nous nous engageâmes sur le pont métallique qui enjambe l’Aveyron. Dans une dernière pause nous contemplâmes la rivière. Un arbre arraché témoignait encore de la crue de l’automne dernier. Je le fît remarquer à Vincent.

- C’est terrible les crues, me dit-il. Je suis toujours fasciné de voir que la rivière qui apporte l’eau, permet des transports, créée la vie donc, peut ainsi se transformer en arme de destruction…

- Tu n’aimes pas que l’Aveyron sorte de son lit pour envahir les prés ?

- Bien sûr que non !

- Donc tu n’aimes pas l’Aveyron.

- C’est idiot ce que tu dis. Je l’aime quand elle est à sa place, où elle est belle et bénéfique, pas quand elle en sort et détruit tout.

- Tu as raison. Mais remplace « Aveyron » par « démocratie » et accorde moi qu’on peut être démocrate en refusant qu’elle sorte de sa place.

- Pfft… tu mélange tout. Rentrons chez toi. Le barbecue ne se fera pas tout seul.

La fin du chemin se fît en discutant de choses plus importantes, telle que les mérites comparés des différents essences d’arbres pour fabriquer le charbon de bois.